Trafalgar square. Un jeudi matin comme les autres. Les papillons à grandeur humaine volettent allègrement au gré du vent. Dans sa tête de piaf, le papillon est un homme. Ils enroulent leur trompe en vrais professionnels en attendant le moment propice pour la sortir. Ils n'ont que quelques soucis qui leur trottent dans la tête pour l'instant. Ils peuvent bien attendre. Il viendra le temps de l'ataraxie...
Les phallènes sont emportées au vent du soleil comme des fétus de paille le long des allées. Elles vivent pourtant plus que nous. Et même plus, elles dirigent notre destin de leurs sarcophages funèbres. C'est dans l'espace réduit à l'intimité relative que se forme en quelques instants les plans de nos vies futures. Les évènements marquants sont imaginés et mis en oeuvre immédiatement par les dieux. Les quelques parasites qui viennent perturber les oracles de nos infimes, mais éphémères maîtres de l'influence qui meurent de trop de vie au court des chemins ne sont pas assez spirituellement avancés pour jouer sur l'importante oeuvre en train de se faire. Ils rappellent, tout au plus, que le monde continue de tourner tandis que se fait leur spontané dessein.
Les anges supportent cela du bout de leurs ailes froissées de trop d'excitation. Ce sont eux qui ont eu l'idée de cette circonvolution bouddhiste du sort. Ils pouffent de rire depuis tellement cela les amuse, sans compter le romantisme induit dans le tableau de la vie en train de se jouer. La grande soeur les rappelle à l'ordre sans arrêt depuis lors. Elle ne peut que difficilement s'empêcher de rire, elle aussi. N'empêche qu'elle se sent investie d'une mission...
Des amoureux vont à deux, les yeux dans les yeux, et s'assoient sur un banc de granit. Il est de marbre pour eux. Il lui soutiendra que l'amour est la plus belle des choses et qu'un enfant est appelé à naître de leur union. Elle lui répondra que l'amour n'est rien, qu'un enfant est toujours désiré pour de mauvaises raisons et que l'on doit faire de très bonnes infusions avec le tilleul qui jonche le sol, en souriant d'un air énigmatique. Le vent soufflera. Et les papillons morts-nés décideront que l'on pourrait voir à quoi ressemblera l'enfant, qui mourra en fausse couche et dont le couple ne se remettra pas. Après quoi, ils finiront, lui fonctionnaire et elle... Ils se laissent le temps de la réflexion, ne parvenant pas à s'entendre.
Du temps, ils n'ont pas même l'ébauche du moyen de le mesurer. Ils vont s'éteindre en pleurant sur l'incapacité ironique à maîtriser leur propre destin. Ou celui de leur enfant. Cela finira par les faire rire de joie devant la spontanée aptitude à être des purs avatars du monde, dont on ne peut qu'accepter avec un infini délice l'implacable essence qui nous fait ressembler trait pour trait à la moindre créature existant ici-bas, au moindre pan de la réalité, qui rend impossible, par conséquent, la solitude, dans la mort même. Or, c'est bien ce qui fait peur.
Au lieu de cela, une fête. Continuelle et renouvelée, à partir du moment où l'on a compris qu'elle ne pouvait pas finir. Avec le sentiment de n'être qu'une infime partie du tout, si l'on arrive à le conserver. Et d'avoir été unique l'espace d'une existence, De garder cela pour toujours comme une chance, comme La Chance elle-même. Et nous qui disions que nous n'avions pas de chance; nous avions La Chance. Ah, ah !!! Et comme, donc, nous étions heureux !
La fille qui me parle ne vient que de me dire, dans un souffle, de garder mon âme. Et pour elle, de lier celle-ci à la sienne, contre vents et marées. Elle me dit qu'en échange, elle s'abandonnera à moi au risque de la perdre à tout jamais. Elle ne veut qu'un homme. Un homme qui sache pleurer. Qui sache rire aussi. Un homme qui sache élever une fille, qui sache parler à une femme, qui sache mourir de trop vivre, qui a su attendre... Elle me dit qu'elle ne parlera plus jamais qu'à moi. Qu'elle...
Qu'elle ne sait pas ce qu'est l'amour.
Qu'elle ne sait pas ce qu'il faut à un être humain.
Qu'elle ne sait pas élever les enfants.
...
Je lui dis qu'elle sait tout déjà.
Je lui dit qu'elle est comme le crissement du sable sous mes pieds, au bord de la mer, l'été...